Partoo
De produit buggé à leader du marché : comment Partoo a tout reconstruit en misant sur la simplicité

Il y a 7 ans, Partoo c'était 5 personnes, un produit qui cassait à chaque mise à jour, et deux concurrents qui avaient déjà levé des millions. Aujourd'hui, c'est plus de 300 collaborateurs, une boîte rentable, et des clients comme Leroy Merlin, Décathlon ou Carrefour. On a reçu Savinien, CPO depuis 6 ans, pour comprendre comment il a contribué à cette transformation.
Arriver comme first PM dans une startup en crise technique
Quand Savinien rejoint Partoo, la situation est loin d'être confortable. Le produit — un outil de presence management qui centralise les informations d'établissements pour les diffuser sur Google, Facebook, les GPS et autres plateformes — est tellement instable que l'équipe a pris une décision radicale : ne plus y toucher.
"Lorsqu'on faisait un onboarding d'un client, lorsqu'on voulait développer une petite chose, on cassait tellement de choses qu'à la fin, on s'était dit : on touche à rien."
Les développeurs sont sur le départ. Le produit est bloqué. Et Savinien, avec un background d'ingénieur reconverti en PM après seulement deux expériences, doit trouver quoi faire.
La décision tombe : tout reconstruire de zéro. Pas d'un bloc, mais en découpant le système en petites parties à refactorer une par une. Ce qui devait prendre 3 mois a finalement duré un an et demi. Une période douloureuse — il a fallu rassurer les clients, les équipes commerciales qui n'avaient rien de nouveau à vendre, et les parties prenantes internes.
Mais le pari a payé. Une fois les bases solides posées, le rythme de release s'est débloqué au point que les équipes Customer Success demandaient à l'équipe produit de ralentir.
La stratégie qui a fait la différence : faire simple quand les autres font tout
Face à des concurrents bien financés qui intégraient chaque nouvelle fonctionnalité sortie par Google ou Facebook, Partoo a choisi une approche radicalement différente.
Plutôt que de courir après la parité fonctionnelle, l'équipe s'est concentrée sur deux axes. D'abord, imaginer les parcours clients de demain et ne développer que les fonctionnalités qui s'inscrivaient dans cette vision. Quand Google sortait 10 nouvelles features, Partoo n'en retenait peut-être qu'une seule. Ensuite, construire l'application la plus simple du marché, en prenant en charge en interne toute la complexité technique que les utilisateurs n'avaient pas à gérer.
L'exemple des catégories est parlant. Chaque plateforme — Google, Facebook, Apple — possède son propre système de catégories, avec des milliers de références différentes. Les concurrents demandaient à leurs utilisateurs de faire le matching manuellement pour chaque plateforme. Chez Partoo, l'utilisateur choisit une seule catégorie, et le système fait le reste. Au départ, c'était même une personne désignée chaque semaine qui matchait les catégories non encore couvertes. Simple pour l'utilisateur, complexe en coulisses.
Cette stratégie impliquait aussi de savoir dire non. Y compris à des deals à 50 000 euros qui demandaient du développement custom. Une discipline maintenue dès le début, à une époque où chaque euro comptait. "On s'est dit droit dans les yeux avec les CEO : quand on nous demande du custom, on dit non, quitte à perdre le deal."
Résultat : la simplicité de la plateforme est aujourd'hui citée systématiquement dans les NPS. C'est devenu l'avantage concurrentiel numéro un de Partoo.
Du Covid au retour à la rentabilité
Le Covid a été un accélérateur inattendu. Avec les changements incessants d'horaires d'ouverture et de fermeture, les réseaux de points de vente se sont retrouvés incapables de gérer la mise à jour de leurs informations. Les avis négatifs pleuvaient — des clients faisaient des attestations pour se rendre dans des magasins affichés comme ouverts mais en réalité fermés. Partoo est devenu indispensable.
L'entreprise a fait x3 à x4 pendant cette période, recrutant entièrement en visio, envoyant des Mac par la poste à des collaborateurs que personne n'avait encore rencontrés en personne.
Puis est venue la phase de rationalisation. Programme "Econotou" : révision de tous les logiciels, nettoyage des licences, questionnement systématique sur le remplacement des départs. L'acquisition de Pulp (click and collect) n'a pas fonctionné et a été arrêtée. Mais sans jamais couper dans les équipes.
Depuis janvier 2025, Partoo est rentable — un objectif que l'entreprise s'était fixé pour fin 2025, atteint avec un an d'avance. Le défi maintenant : le rester.
L'organisation produit aujourd'hui : 30 personnes, tribus et impact teams
L'équipe produit compte aujourd'hui 30 personnes réparties sur quatre métiers : product management, design, data et QA. L'organisation repose sur des tribus (par domaine : visibilité en ligne, réputation, satisfaction…) et des impact teams à l'intérieur de chaque tribu.
Chaque tribu est pilotée par un duo Lead PM / Engineering Manager. Des "mercatos" réguliers permettent aux membres de changer d'équipe — un levier de rétention autant que de montée en compétences croisée.
Le passage d'une organisation fluide (où tout le monde piochait dans les sujets disponibles) à des équipes silotées par domaine a été un choix assumé. Plus de vélocité grâce à l'expertise, mais plus de dépendances inter-équipes à gérer. C'est le rôle des leads et du binôme CPO/CTO de s'assurer que les tribus communiquent.
Le profil PM recherché : des doers, pas des méthodologues
Savinien est catégorique sur l'évolution du métier de PM : "Aujourd'hui, on s'en fout des user stories bien rédigées. Ce n'est pas là qu'on apporte de la valeur. On est capable de créer un MVP en une heure."
Ce qu'il veut, ce sont des entrepreneurs dans l'âme. Des gens qui se plantent 10 fois mais qui construisent un prototype bluffant en un après-midi avec Lovable, Zapier, Make ou Figma, le présentent à leur équipe, et convainquent que c'est là qu'il faut aller.
C'est d'ailleurs ce qu'il fait lui-même. Son dernier projet : un système d'auto-tagging des avis clients, d'abord testé via un bot Slack, qui analyse les derniers avis d'un client pour générer automatiquement les tags les plus pertinents avec leurs descriptions, avant d'être intégré dans l'application.
Trois de ses PM actuels ont monté et fait échouer une entreprise avant de rejoindre Partoo. Pour Savinien, c'est un signal positif : ces profils ont le mindset, la résilience et l'envie d'avancer vite.
Son critère numéro un au recrutement ? La passion. Et sa philosophie de management : ne recruter que des gens qui lui apprennent des choses et qui sont capables de lui dire quand il se trompe.
L'IA chez Partoo : de 2018 à aujourd'hui
L'IA n'est pas un virage récent chez Partoo. Dès 2018, Savinien recrute un data scientist pour tenter de comprendre le contenu des avis (sentiment, thématiques). Un docteur en IA rejoint ensuite l'aventure pendant deux ans. Puis les LLM arrivent et simplifient drastiquement le problème.
Aujourd'hui, l'IA est intégrée à travers toute la plateforme. La suggestion et la génération automatique de réponses aux avis permettent aux équipes de gagner un temps considérable. Jim, un agent conversationnel développé en interne, répond aux messages reçus via WhatsApp, Messenger et autres canaux, rendant chaque point de vente joignable 24h/24. L'analyse sémantique des avis permet de connaître ses points forts et ses points faibles par thématique, avec des sous-catégories contextualisées par industrie et un suivi dans le temps.
Ce qui coûtait 15 000 euros par an à un cabinet de conseil pour une analyse annuelle est désormais disponible en temps réel, mis à jour chaque trimestre, pour une fraction du prix.
La prochaine étape : un système de benchmarking concurrentiel qui analysera automatiquement les avis des concurrents avec les mêmes grilles thématiques, permettant une comparaison directe.
La vision : vers la fin des interfaces à clics
Savinien pousse une réflexion qui va au-delà de l'optimisation de l'existant. Pour lui, demain, une bonne partie des actions réalisées aujourd'hui via l'interface (modifier des horaires, envoyer des photos, consulter sa réputation) pourrait se faire depuis une simple barre de recherche ou un chat.
L'équipe data travaille déjà sur un bot interne capable de répondre à des requêtes en langage naturel comme "Quels sont mes établissements qui performent le moins en SEO ?" — des questions qui nécessitent aujourd'hui 15 clics dans l'application.
"On pourrait enlever 15 pages de l'app et juste mettre une barre de recherche où tu fais ce que tu as envie de faire."
Une vision qui pose aussi la question des limites du produit. Jusqu'où aller dans l'analyse sans devenir un concurrent de Semrush ? C'est toute la tension entre ambition produit et positionnement stratégique.
En interne : le club AI Pioneers et une culture de l'expérimentation
Partoo a créé un club transverse appelé "AI Pioneers", regroupant des volontaires de toutes les équipes (produit, tech, marketing, stratégie) pour explorer les usages de l'IA, tester des outils, et accompagner les collègues. Un PM avait même construit une plateforme interne — un précurseur de Dust — permettant à chaque employé de créer ses propres GPT pour automatiser des tâches internes.
Le club commence naturellement à se dissoudre : signe que la montée en compétences a fonctionné et que l'IA est devenue un réflexe plutôt qu'un sujet à part.
Ce qu'on retient
L'histoire de Partoo et de Savinien illustre plusieurs principes qu'on observe chez les meilleures équipes produit. Miser sur la simplicité comme avantage concurrentiel plutôt que sur la course aux fonctionnalités. Savoir dire non au custom, même quand l'argent est sur la table. Recruter des profils qui construisent et qui challengent, pas des exécutants méthodiques. Intégrer l'IA comme un outil au service de la vision produit et non comme une fin en soi. Et surtout, garder l'énergie et la proximité terrain d'une startup, même à 300 personnes.
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